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Déconstruire le digital : repenser la formation à l’ère numérique

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« Quelle place pour l'humain dans un monde technologique en pleine transformation ? » Yannig Raffenel a ouvert cette heure en prévenant la salle : ce qu'il allait dire bouscule, et ne correspond pas aux visions mainstream que l'on croise sur les réseaux et dans les salons. La promesse est tenue.

Son point de vue s'appuie sur un parcours long : plongé dans le numérique depuis le milieu des années 1990, ancien directeur pédagogique et éditorial d'OpenClassrooms, ancien président pendant quatre ans d'une fédération professionnelle du secteur de la tech, maître de conférences en sciences de l'éducation. Il accompagne aujourd'hui des organisations dans leur stratégie de digital learning, programme le Learning Show à Rennes dont il est cofondateur, et est commissaire éditorial du salon Learning Technologies.

La compétence n'est plus un stock, c'est un flux

Le point de départ est un renversement. Pendant longtemps, la compétence s'est gérée comme un stock : plus on avançait en âge et en expérience, plus on accumulait, jusqu'à devenir expert. Ce modèle est caduc. L'intervenant pose la question à la salle : quelle est aujourd'hui la durée de vie moyenne d'une compétence professionnelle en France ? Sa réponse : au plus long trois ans, au plus court trois mois. Une compétence qui n'est pas rafraîchie devient obsolète, et la formation tout au long de la vie, formalisée comme concept dans les années 1990, devient une réalité opérationnelle. Il rappelle que des métiers aujourd'hui centraux — développeur d'applications mobiles, spécialiste en cybersécurité, data scientist — n'existaient pas avant 2008.

2020 : la régression que l'on a prise pour une innovation

C'est le passage le plus frontal de la session. Face au confinement, les organisations n'avaient pas fait l'ingénierie de dispositifs qui leur aurait permis d'absorber la rupture. Une seule réponse a été trouvée : la classe virtuelle, le formateur devant sa caméra et les apprenants devant leur écran, passifs.

L'intervenant projette une gravure de l'amphithéâtre du CNAM à Paris pour faire la démonstration. Dans un amphithéâtre, aussi descendant soit-il, les apprenants se croisent, discutent avant le cours, prennent un café après. En classe virtuelle, il ne reste même pas cela. Ce qui a été vécu comme un grand saut technologique est décrit comme une régression, accompagnée d'une casse psychologique et pédagogique, avec de très nombreux abandons.

Ce réflexe n'est pas nouveau. Une autre gravure, datée de 1900 et représentant « l'école en l'an 2000 », montre un maître qui broie ses livres dans une machine reliée par des casques à des élèves sagement assis. Le fantasme de la connexion directe au savoir a plus d'un siècle.

Les chiffres du 100 % en ligne

L'intervenant s'appuie sur l'enquête annuelle de l'ISTF, un institut nantais qui publie un livre blanc gratuit sur le vécu des organismes de formation. En 2024, deux fois plus d'organismes ont basculé sur des modalités 100 % en ligne, mais 60 % déclarent vouloir rester hybrides. Le graphique qu'il commente est plus parlant encore : dans les dispositifs sans tutorat ni accompagnement, plus de 53 % affichent un taux de complétion inférieur à 20 %, les apprenants décrochant presque immédiatement. À l'inverse, dans les dispositifs où de l'humain est présent, 67 % dépassent 60 % de complétion.

Deuxième chiffre marquant : 90 % des usages des LMS en France ne relèvent pas réellement de la formation. Ce sont des formations obligatoires de conformité, conçues pour prouver qu'elles ont été suivies, pas pour produire de la compétence. D'où la conclusion : l'injonction à « digitaliser » n'a aucun sens. Mettre en ligne ce que l'on faisait en présentiel n'est pas une stratégie ; ce qui fonctionne consiste à mélanger les modalités sans les opposer.

Quatre piliers pour reconstruire

Les modalités hybrides. Rassembler en présentiel reste incontournable, mais pas pour y faire du descendant. On regroupe pour créer de l'émotion, faire se connaître les gens avant une phase à distance, mettre en pratique. Cela suppose d'abandonner les salles de formation classiques au profit d'espaces qui portent la pédagogie.

Le learning by doing. Le point d'entrée n'est plus le contenu mais la mise en situation : on donne à produire, puis on met à disposition les ressources qui permettent de résoudre. L'intervenant va plus loin : il ne faut plus créer de ressources, elles existent déjà et il faut les encapsuler.

Le social learning. Selon les chiffres cités, 93 % des apprenants ont besoin d'apprendre avec et par les autres ; seuls cinq à sept pour cent de la population disposent d'une réelle capacité d'autodidaxie. Travailler en groupe permet en outre de développer les compétences transversales en même temps que les compétences techniques — or les ruptures de période d'essai tiennent rarement à un manque de compétence technique. La correction par les pairs est citée comme particulièrement efficace, un principe théorisé dès 1923 par un pédagogue français.

L'adaptive learning. La granularisation des ressources permet de tenir la promesse d'individualisation portée depuis les années 1990 et d'agir sur la courbe de l'oubli — environ 80 % de ce qui est appris s'efface en un mois — par la répétition ciblée. Avec un avertissement : si l'individualisation enferme chacun dans sa bulle, on reproduit la logique des réseaux sociaux. Elle doit être compensée par des activités collectives.

L'IA, exhausteur de compétences — et le piège du temps gagné

Les usages cités sont nombreux : générer des explications détaillées, construire des grilles d'évaluation, maintenir des contenus à jour, et surtout réaliser des rétroactions individuelles qui expliquent pourquoi une réponse est fausse plutôt que de délivrer une note. Le gain annoncé va de 60 à 80 % du temps de conception, voire d'animation.

Mais la vraie question est : qu'allez-vous faire de ce temps ? Si la réponse des directions est « en produire davantage », le formateur devient un hamster dans sa roue. L'intervenant défend l'usage inverse : transmettre est terminé, le digital s'en charge ; concevoir des activités et accompagner les apprenants, personne d'autre ne peut le faire. L'IA devient alors l'occasion de basculer vers la pédagogie active par projets — avec un regard critique maintenu sur l'éthique, les droits d'auteur, la souveraineté et l'impact environnemental.

2025-10-08T13:00:00+02:00

Les points clés du replay

  • Une compétence professionnelle ne se stocke plus : sa durée de vie va de trois mois à trois ans.
  • Sans accompagnement humain, un dispositif en ligne perd ses apprenants dès les premières semaines.
  • « Digitaliser » ne veut rien dire ; ce qui fonctionne, c'est de mélanger les modalités sans les opposer.
  • Le coeur du métier n'est plus de produire des contenus mais de concevoir des activités et d'accompagner.
  • Le temps gagné grâce à l'IA doit servir à transformer les pratiques, pas à produire davantage.

Transcription du replay

Questions fréquentes

Quelle IA recommandez-vous ?
Le critère avancé est la traçabilité du corpus : savoir sur quelles sources l'outil travaille. À ce titre, l'intervenant recommande Perplexity, qui restitue les documents utilisés. Avec un rappel : ce qui est produit n'est jamais un produit fini, seulement de la matière première.

Comment répondre à une direction qui veut du 100 % distanciel ?
En la confrontant aux chiffres. Le livre blanc annuel de l'ISTF est gratuit et téléchargeable. Le 100 % en ligne non accompagné ne fonctionne pas ; avec regroupement, animation et mentorat, oui.

Un exemple d'activité d'apprentissage ?
La controverse organisée : un groupe défend une position, l'autre la position inverse, chacun prépare ses arguments. L'objectif est d'habituer les apprenants à argumenter, à construire un point de vue et à entendre celui de l'autre.

Yannig Raffenel

Yannig Raffenel

Expert Blended Learning

Yannig Raffenel accompagne les organisations dans la construction de leur stratégie digitale learning.

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Yannig Raffenel

Yannig Raffenel accompagne les organisations dans la construction de leur stratégie digitale learning. Ancien président d'EdTech France, il est co-fondateur et programmateur du Learning Show, ainsi que fondateur et membre du conseil d'administration du Hub EdTech Grand Ouest.

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